A L.A., le trio The Matrix fait la pluie et le beau temps sur l'industrie du disque. Leur truc : transformer n'importe quel accord minable en hit interplanétaire. Enquête. Par emmanuelle richard photo masto

C'était un garçon, c'était une fille / Est-ce que je peux être plus claire ? / Il était punk, elle faisait de la danse classique / Qu'est-ce que je peux dire de plus ? " Au jeu "Trouvez le titre de cette chanson bêtasse et entraînante", presque n'importe quel adolescent nord-américain reconnaît le début de Sk8er Boi, le hit de la punkette canadienne Avril Lavigne, qui raconte l'histoire d'un skater et d'une fille influençable. Il l'aime ; elle en pince pour lui, mais ses copains la dissuadent de sortir avec ce type en vêtements trop larges. Bien fait pour elle : cinq ans plus tard, elle est fille mère, tandis que le garçon est une mégastar sur MTV. Sans avoir la profondeur d'une tragédie grecque, la comptine a néanmoins emballé Hollywood : les studios Paramount en ont racheté les droits début juin et viennent de lancer la production de ce qui sera le premier film inspiré par un tube de hit-parade. Le buzz médiatique qui a suivi a nourri une minicontroverse. L'adolescente aux yeux charbonneux, Avril Lavigne, qui se targue de composer elle-même ses chansons, avait reçu en fait un sérieux coup de main de The Matrix, pas la matrice de science-fiction sur grand écran, mais un trio "d'accoucheurs de tubes" ("song doctors" en anglais) de Los Angeles que le monde de la musique s'arrache.

Usine à saucisses

"The Matrix est superhot en ce moment : tout le monde se bat pour travailler avec eux !", reconnaît Melinda Newman, rédactrice en chef du magazine spécialisé Billboard. Les donzelles Christina Aguilera et Britney Spears, le minet latin Ricky Martin, la fougueuse chanteuse-guitariste Liz Phair... Quiconque rêve d'un disque de platine fait appel à ces trois auteurs-compositeurs à louer : Lauren Christy, une Anglaise à la chevelure corbeau qui, dans les années 90, a enregistré deux albums comme chanteuse ; son mari écossais Graham Edwards, ex-guitariste au sein de Haircut 100 et d'Adam and the Ants ; et Scott Spock, trompettiste de jazz originaire du Missouri, en charge des claviers et de la programmation. The Matrix n'a pas laissé Max visiter son "studio à idées", surnom de leur laboratoire musical installé dans une villa anonyme de la bien nommée Studio City, une banlieue de Los Angeles. "Pas d'interview non plus : ils sont ultradébordés", fait savoir leur manager. Une décision peut-être influencée par les derniers articles parus dans la presse américaine au sujet du trio, réputé modeste et sympathique, mais secret, comme le sont souvent les song doctors. Les petits génies rechignent à divulguer leurs "recettes" de cuisine et savent qu'ils seront immanquablement comparés à une "usine à saucisses", qui produit des chansons à la chaîne pour consommation commerciale immédiate.

La loi du "grand public"
Lors d'une visite en juillet, le Los Angeles Times ne les épargne pas : le journal décrit une séance de travail entre The Matrix et le jeune groupe canadien Swollen Members. Lauren Christy et le leader du groupe sont enfoncés dans un canapé noir et fredonnent les paroles d'une chanson. Scott Spock et Graham Edwards s'affairent devant un ordinateur et plusieurs synthétiseurs pour redéfinir le rythme et peaufiner la mélodie mélancolique. Les différentes couches d'instruments se fondent dans la pièce, quand Christy propose de changer la phrase finale du refrain, "Je ne t'ai jamais aimé de toute façon", en "Laisse-moi t'aimer une dernière fois". Spock approuve : "Ouais, c'est un peu plus grand public comme ça. C'est bien d'être grand public." Commentaire du journaliste : "Spock devrait savoir que ses mots vont revenir lui mordre [le derrière]."

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